Ivan Tourgueniev – Premier Amour

Ivan Tourgueniev – Fièvre

J’aurais été bien embarrassé si l’on m’avait demandé de raconter par le menu tout ce que j’éprouvai au cours de la semaine qui suivit mon infructueuse expédition nocturne. Ce fut, pour moi, une époque étrange et fiévreuse, une sorte de chaos où les sentiments les plus contradictoires, les pensées, les soupçons, les joies et les tristesses valsaient dans mon esprit. J’avais peur de m’étudier moi-même, dans la mesure où je pouvais le faire avec mes seize ans. Je redoutais de connaître de mes propres sentiments. J’avais seulement hâte d’arriver au bout de chaque journée. La nuit, je dormais… protégé par l’insouciance des adolescents. Je ne voulais pas savoir si l’on m’aimait et n’osais point m’avouer le contraire. J’évitais mon père… mais ne pouvais pas fuir Zinaïda… Une sorte de feu me dévorait en sa présence… Mais à quoi bon me rendre compte de ce qu’était cette flamme qui me faisait fondre ?… Je me livrais à toutes mes impressions, mais manquais de franchise envers moi-même.

Ivan Tourgueniev (1818-1883) – Premier Amour (Chapitre XIX) (1860)

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Walt Whitman, Ô Capitaine! mon Capitaine!

Walt Whitman, Ô CAPITAINE! MON CAPITAINE!

Ô Capitaine! mon Capitaine! fini notre effrayant voyage,
Le bateau a tous écueils franchis, le prix que nous quêtions est gagné,
Proche est le port, j’entends les cloches, tout le monde qui exulte,
En suivant des yeux la ferme carène, l’audacieux et farouche navire ;
Mais ô cœur! cœur! cœur!
Oh! les gouttes rouges qui lentement tombent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

Ô Capitaine! mon Capitaine! lève-toi et entends les cloches;
Lève-toi — c’est pour toi le drapeau hissé — pour toi le clairon vibrant,
Pour toi bouquets et couronnes enrubannés — pour toi les rives noires de monde,
Toi qu’appelle leur masse mouvante aux faces ardentes tournées vers toi;
Tiens, Capitaine! père chéri!
Je passe mon bras sous ta tête!
C’est quelque rêve que sur le pont,
Tu es étendu mort et glacé.

Mon Capitaine ne répond pas, pâles et immobiles sont ses lèvres,
Mon père ne sent pas mon bras, il n’a ni pulsation ni vouloir,
Le bateau sain et sauf est à l’ancre, sa traversée conclue et finie,
De l’effrayant voyage le bateau rentre vainqueur, but gagné;
Ô rives, Exultez, et sonnez, ô cloches!
Mais moi d’un pas accablé,
Je foule le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

(inspiré par la mort d’Abraham Lincoln – 1865)
Walt Whitman (1819 – 1892) – Feuilles d’herbe, Traduction par Léon Bazalgette – 1922.

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Alessandro Manzoni, Les fiancés

Alessandro Manzoni – La peste à Milan

Frédéric était pour ces ecclésiastiques un exemple. Après avoir vu périr autour de lui presque tous ses serviteurs, sollicité par sa famille, par les premiers magistrats, par des princes voisins, de se mettre à l’abri dans quelque campagne, il repoussa les instances avec un courage égal à celui qui lui faisait écrire aux curés de son diocèse: «Soyez prêts sans cesse à abandonner cette vie mortelle plutôt que ces infortunés qui sont nos enfants et notre famille ; allez avec amour au-devant des dangers, comme à une autre vie, comme à une récompense, puisqu’en les bravant vous pouvez conquérir une âme au royaume du Christ.» Il ne négligea aucune des précautions compatibles avec ses devoirs; il donna même à ce sujet des instructions et des règles à son clergé; mais il ne s’inquiéta ni-ne parut s’apercevoir du péril partout où il fallait le braver, pour répandre des bienfaits ou procurer des secours. Il visitait les lazarets pour consoler lès malades et encourager ceux qui les assistaient; il parcourait la ville, portant des secours aux malheureux séquestrés dans leurs maisons, s’arrêtant aux portes, sous les fenêtres, pour entendre leurs plaintes, et leur donner en échange des paroles de consolation et d’encouragement. En un mot, il se précipita et vécut au milieu de l’épidémie, étonné lui-même, lorsqu’elle eut suspendu ses terribles ravages, de n’en avoir pas été frappé.

Alessandro Manzoni – Les Fiancés Chapitre XXXII. Trad Auguste de Tillemont (1856)

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Daniel Defoe, Robinson Crusoé

Daniel Defoe — Naufragé

J’ignorais encore où j’étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce habité ou inhabité? Étais-je ou n’étais-je pas en danger des bêtes féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très haute et très escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne s’étendait au nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m’en allai à la découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma destinée, c’est-à-dire que j’étais dans une île au milieu de l’Océan, d’où je n’apercevais d’autre terre que des récifs fort éloignés et deux petites îles moindres que celle où j’étais, situées à trois lieues environ vers l’ouest.

Daniel Defoe – Robinson Crusoé (1719), ch. 10 Le radeau.

Amos Oz, L’écrivain imagine …

Amos Oz – L’écrivain imagine…

L’auteur détourne donc pudiquement les yeux, il choisit une omelette, plus une salade avec un petit pain et un café, tire de son paquet une cigarette qu’il garde sans l’allumer dans a sa main gauche où il appuie sa joue, et prend un air inspiré qui n’impressionne guère la serveuse, laquelle a déjà tourné les talons pour regagner la cuisine.

En attendant sa commande, l’écrivain imagine le premier amour de la serveuse (qu’il décide d’appeler Riki) : à seize ans, elle s’était amourachée du gardien de but remplaçant des Bnei Yehouda, le club de football, un certain Charlie qui, débarquant par un jour pluvieux à l’institut de de beauté où elle travaillait, l’avait enlevée dans sa Lancia pour une escapade de trois jours dans un hôtel à Eilat (dont son oncle était l’associé du propriétaire)…

Amos Oz – Vie et mort en quatre rimes (2008) (page 11) – (Éditions Gallimard).

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